Analphabétisme. Les mille et une lumières de l’enseignement cubain

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L’éducation pour tous à Cuba est l’une des principales
réalisations de la révolution. Lorsque Fidel Castro annonce, en
1960, que la Grande Îlese lance dans l’alphabétisation, personne
ne le prend au sérieux. Reportage, à l’occasion de la sortie du
hors-série Fidel Castro, une épopée cubaine.
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Fidel Castro s’avance vers la tribune de l’Assemblée générale des Nations
unies. Ce 26 septembre 1960, il va prononcer un discours emblématique sur
le sort d’un pays du tiers-monde libéré de l’emprise de la première puissance
mondiale. Le leader de la jeune révolution annonce alors au monde entier
que « Cuba sera le premier pays d’Amérique qui, dans quelque mois, pourra
dire qu’il n’a plus un seul analphabète ». « Notre peuple se propose de livrer
sa grande bataille contre l’analphabétisme avec l’objectif ambitieux
d’enseigner à lire et à écrire à tous les analphabètes, jusqu’au dernier, durant
la prochaine année », déclare-t-il.
Les guérilleros sont entrés victorieux dans La Havane, le 1er janvier 1959. En
reversant la dictature de Batista, l’homme de main des États-Unis, et alors
même que la Grande Île est réduite au rang d’appendice de Washington, les
rebelles se proposent de bouleverser le cours des choses. Six ans plus tôt, à la
suite de l’assaut avorté contre la caserne Moncada, Fidel Castro est arrêté
puis jugé. Lors de la plaidoirie, qu’il assure lui-même, désormais connue par
sa phrase
: « L’histoire m’acquittera », celui qui n’est pas encore
commandant en chef dresse un terrible réquisitoire contre la bourgeoise
annexionniste qui a conduit l’immense majorité de la population dans le
précipice de la misère et de l’inculture. Il livre également un vibrant
plaidoyer en faveur d’une nouvelle Cuba où l’éducation pour chacun serait la
condition de l’émancipation de tous.
Dès le triomphe de la révolution, les barbudos se concentrent sur la réforme
agraire dans la perspective d’une juste redistribution des terres. La
nationalisation des grands monopoles soulève l’ire de l’administration
Eisenhower. Les anciennes casernes militaires sont transformées en centres
éducatifs. Au mois de mars 1959, une commission nationale
d’alphabétisation est créée. Entre novembre 1960 et août 1961, on
comptabilise près d’un million d’analphabètes sur une population totale de
six millions à l’époque.
«
Il n’y avait pas d’âge pour enseigner
;il n’y avait pas
d’âge pour apprendre
»
Au cœur de La Havane se trouve le musée national de l’Alphabétisation, « le
seul qui existe au monde », précise non sans fierté Luisa Campos, sa
directrice. Dans le dédale des pièces de ce qui fut autrefois l’une des places
militaires du pays, les clichés en noir et blanc montrent des enseignants
altruistes aux côtés de paysans va-nu-pieds. « Il n’y avait pas d’âge pour
enseigner
; il n’y avait pas d’âge pour apprendre », résume Luisa Campos.
Un premier appel est lancé « aux étudiants des villes pour que, de manière
volontaire, ils aillent enseigner dans les champs, en dépit des difficultés. Ils
vivaient avec les paysans, dans les mêmes conditions. À l’époque, il n’y avait
pas d’électricité. La nourriture faisait défaut. Tout en éduquant, ils aidaient
aux tâches quotidiennes ». Le pays devient alors une école à ciel ouvert. En
son temps, le père de la patrie, José Marti, avait déclaré que « le maître est la
lettre vivante ». Ils seront près de 270
000 volontaires à parcourir l’archipel.
Ils ne sont que quelque 34
000 professionnels. Le gros des troupes compte
surtout des étudiants, des lycéens ou encore de simples écoliers. Le plus
jeune était à peine âgé de 8 ans. « Tous les mineurs devaient demander une
autorisation parentale. En 1961, la politique d’agression contre-
révolutionnaire ne cesse de grandir », rappelle la directrice de l’institution.
L’Organisation des États américains (OEA), qui expulsera la Grande Île de
ses structures en 1962 dans le but de l’isoler, appuie l’idée selon laquelle il
existerait à Cuba une guerre civile et qu’à ce titre l’interventionnisme est une
impérieuse nécessité. « Entre 1959 et 1965, Cuba vit un processus de
transformation structurelle. Les forces politiques qui intègrent le projet
révolutionnaire se consolident. C’est une étape très complexe où il a fallu
affronter les bandes contre-révolutionnaires financées par la CIA et le
gouvernement des États-Unis. C’est le début du blocus économique, la
rupture des relations entre les États-Unis et Cuba, avec leurs conséquences
pour l’économie et la vie quotidienne des Cubains », explique René
Gonzalez, directeur de l’Institut d’histoire de Cuba.
Le 15 avril 1961, une incursion armée approuvée d’abord par Eisenhower,
qui un an plus tôt a ordonné le recrutement de mercenaires d’origine
cubaine pour renverser la révolution, puis par John Kennedy se met en
marche. Des avions pilonnent des bases aériennes. Deux jours plus tard, la
brigade 2506, celle-là même qui a été récemment saluée par le nouveau
président des États-Unis, Donald Trump, débarque dans la baie des Cochons
(Playa Giron). En deux jours, ces 1
500 agents sont déroutés par l’armée
rebelle mais surtout les miliciens volontaires qui affluent. Le 19 avril,
l’invasion est écrasée. Dix éducateurs de la campagne d’alphabétisation
seront tués. C’est lors de l’hommage officiel aux victimes de Playa Giron que
sera proclamé le caractère socialiste de la révolution. En dépit des
ingérences, les bénévoles, eux, poursuivent leur labeur à la nuit tombée,
après que les « élèves » ont achevé leur journée de travail. « Les lanternes
envoyées par la Chine deviennent le symbole de l’alphabétisation, précise
Luisa Campos. Il s’agit de la lumière de l’enseignement, de la lumière de
l’espoir », portée jusque dans les moindres recoins. Des personnes âgées de
102, voire 106 ans apprendront ainsi à lire et à écrire. « Avant je ne me
sentais pas cubain », confiera l’une d’entre elles.
La méthode d’apprentissage cubainea depuis essaimé
dans de nombreux pays
Le 22 décembre 1961, sur la place de la Révolution, Fidel Castro déclare,
devant une foule compacte, que Cuba est « un territoire libre
d’analphabétisme ». « Cela paraissait impossible. (…) Nos ennemis se sont
probablement moqués de cette promesse. (…) Cela aurait été une tâche
impossible pour un peuple sous oppression. Seul un peuple en révolution
pouvait déployer l’effort et l’énergie nécessaires pour porter de l’avant cette
gigantesque proposition. (…) Un peuple qui a vécu durant des siècles sous
l’oppression, le colonialisme espagnol, puis impérialiste, un peuple qui a
vécu durant des siècles d’ignorance et d’exploitation, un petit peuple à 90
miles seulement de la métropole impériale la plus réactionnaire et la plus
puissante du monde », harangue-t-il. À l’occasion de ce discours, Fidel
Castro annonce alors que après la campagne d’alphabétisation, le prochain
objectif de la révolution est l’universalisation et la démocratisation de
l’éducation. À l’annonce de la mort du commandant en chef, le 25 novembre
2016, les condoléances des chefs d’État ont afflué des quatre coins de la
planète. Dans son hommage, le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, a
salué « une figure emblématique » ainsi que les avancées de la Grande Île en
matière « d’éducation, de santé, et d’alphabétisation ». La méthode
d’apprentissage cubaine, « Yo si puedo » (moi aussi je peux), qui s’est vu
décerner plusieurs prix, a depuis essaimé en Haïti, en Bolivie, au Venezuela,
en Nouvelle-Zélande, au Mexique, en Angola, au Nicaragua, au Timor de
l’Est..

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