À Cuba, on n’a peur de rien !

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Entretien avec Ulises Guilarte De Nacimiento, secrétaire général de la centrale des travailleurs cubains (CTC). « Notre objectif est d’actualiser notre société socialiste. Ici, aucune thérapie de choc. Tout est discuté à travers des milliers d’assemblées. »

Élu secrétaire général de la Centrale des travailleurs cubains (CTC) au 20 e congrès en 2014, Ulises Guilarte De Nacimiento, âgé de 50 ans, est ingénieur de la construction.
Il a débuté sa vie professionnelle en 1987, avant d’occuper des responsabilités syndicales et de devenir secrétaire du Syndicat de la construction. Premier secrétaire du Parti communiste à Artemisa, il est député, membre du Comité central depuis le 6 e congrès (en 2011) et membre du Conseil d’État.

HD. Cuba change. Comment et pourquoi ?

Ulises Guilarte De Nacimiento. Quand nous avons adopté, l’an dernier, la loi sur l’investissement étranger, des amis se sont inquiétés: vous allez libéraliser le marché du travail ? Vendre des pans de l’industrie au capital étranger ? Notre objectif est d’actualiser notre société socialiste, de la rendre prospère et durable. Nous sommes seuls maîtres de notre projet social (la santé, l’éducation) des moyens de sa défense (l’armée populaire) et décidons seuls de ce dont nous avons besoin. En effet, notre économie est planifiée, nous fixons nos priorités et c’est dans ce cadre que nous favorisons les investissements étrangers. Personne ne peut venir installer une fabrique de chewing-gums. Nous n’en avons pas besoin. Il n’y a pas de changement de propriété et rien n’est à vendre à Cuba. La propriété collective des principaux moyens de production demeure.
L’entreprise d’État reste le socle. En complément, nous favorisons d’autres formes de gestion: petits entrepreneurs privés (cuentapropistas) et entreprises mixtes avec des investissements étrangers. C’est dans la gestion que s’effectue la ­diversification­ de­ l’économie. ­

HD. Comment évolue ce secteur privé ?

U. G. D. N. Depuis 2010, les effectifs sont­passés ­de ­159­000­à­498­617 travailleurs. ­Il­se­diversifie­ (chambresd’hôtes, restauration maison, services à la personne, postes de vente de rafraîchissements, de produits agricoles, réparations en tous genres, horlogerie, transport, récupération et recyclage). Depuis un an, nous y expérimentons l’organisation coopérative qui existe déjà dans l’agriculture. Nous en avons 452 (commerce, transport, gastronomie, comptabilité). La création de ces services permet à l’État de se concentrer sur les secteurs clés.
Cela contribue à régler le problème des effectifs pléthoriques dans le secteur d’État. Cuba est un pays de plein-emploi mais l’efficacité du secteur d’État était compromise par le sous-emploi. Dans son discours sur l’état de la nation, le président Obama a déclaré que les premières mesures de levée du blocus s’adressaient à ce secteur privé. Le but est de s’en servir pour nous déstabiliser. À la CTC, nous sommes conscients de nos responsabilités. Un peu partout dans le monde, ce secteur est celui de l’économie informelle. Les travailleurs n’y ont aucune protection, aucun droit. À Cuba, le Code du travail, la loi de Sécurité sociale, réformés et votés l’an dernier, ont été discutés, revus, corrigés et adoptés dans toutes les entreprises. Leurs lois et leurs garanties protègent tous les travailleurs sans discrimination. La CTC organise ces travailleurs indépendants, ­qui­sont­affiliés­parbranche d’activité (construction, gastronomie, etc.). 61,3 % d’entre eux sont déjà syndiqués.

Dans­ le­ défilé­ du­ 1er Mai, ­les­ cuentapropistas étaient présents avec leurs slogans, leurs banderoles, leurs mots d’ordre. Nous avons déjà fait aboutir certaines de leurs revendications: l’impôt sur les salaires n’est prélevé qu’à partir de 6 salariés, ­les­vendeurs­de­rue­ontobtenu le droit de disposer étals et chaises, les restaurants familiaux ont accru leur capacité d’accueil. Leur principale revendication est la création d’un marché de gros. Le problème n’est pas résolu mais, sur le marché de détail, ils peuvent trouver des appareils électroménagers pour collectivités, bidons d’huile, détergents, etc. Afin de diversifier l’offre touristique, le ministère va passer des accords avec les propriétaires de maisons d’hôtes pour améliorer leur offre (climatisation, fourniture de matelas, de linge de maison…).

HD. Quels secteurs sont ouverts aux investissements étrangers ?

U. G. D. N. Les entreprises mixtes ont d’abord été créées dans l’hôtellerie. Aujourd’hui, nous avons besoin de l’investissement étranger pour financer 240 projets précis: biotechnologies, pétrole, pharmacie, produits manufacturés. Nombre d’entre eux concernent la zone spéciale du port de Mariel. Pour le moment, ces entreprises mixtes emploient 40000 travailleurs. La loi garantit aux investisseurs étrangers une exemption d’impôts sur bénéfices durant 8 ans. Le recrutement s’effectue via une entreprise d’État « empleadora », qui tient lieu d’employeur. En fin de mission, elle garantit le retour à l’emploi d’origine. « Il n’y aura pas de maquiladoras (filiales états-uniennes situées à la frontière mexicaine – NDLR) à Cuba. L’île fait appel aux investissements étrangers dans des secteurs précis, de pointe, employant une main-d’œuvre hautement qualifiée, cette autre réussite de la révolution cubaine. Ils sont mis à disposition mais c’est l’État, leur employeur, qui négocie contrat de travail et salaires.»

HD. Quels changements pour l’entreprise d’État ?

U. G. D. N. 95 % des travailleurs du secteur d’État sont syndiqués et tous les changements ont été discutés entreprise par entreprise. Elle doit devenir plus productive et dispose de plus d’autonomie. Elle peut dorénavant distribuer aux travailleurs 50 % de ses bénéfices. Nous avons introduit les primes au rendement, à chacun selon son travail. C’est dans le secteur d’État que les salaires sont les plus bas. Ils ont été augmentés chez les professionnels de santé. Cependant une augmentation générale des salaires est impossible sans augmentation de la productivité. Nous ne pouvons pas distribuer des richesses que nous ne produisons pas. Nous procédons avec prudence: 800 000 travailleurs reçoivent encore des primes de stimulation mais nous devons sortir de l’égalitarisme, du paternalisme du passé.

HD. Vous avez un mot d’ordre: « Sans hâte mais sans pause »…

U. G. D. N. Dans les années 2000, nous avons réorganisé l’industrie du sucre. « Une bombe à retardement », commentait-on à l’extérieur. Ce processus a duré 2 ans avec dans chaque entreprise des discussions avec Fidel et les ministres. Des centrales ont été fermées, 40 000 travailleurs réaffectés. Cette industrie a gagné en productivité et, dans de nombreuses centrales, les salaires ont été augmentés. Personne ne s’est retrouvé sans emploi, sans salaire. C’est ainsi que nous procédons, sans laisser personne sur le bord de la route. HD. Quels changements pour la CTC ? U. G. D. N. Les changements et expérimentations mettent en tension le syndicat. Avec 3 289 000 syndiqués, nous sommes une organisation de masse, enracinée dans l’entreprise, représentée dans chaque instance de l’État et relevons tous les défis. Celui de l’unité des travailleurs que pose l’existence du privé. Dans les entreprises d’État, décentralisation et autonomie obligent les syndicalistes à avoir des critères propres dans le processus de gestion et de production. Ils ne peuvent se contenter de divulguer ou d’amplifier un discours administratif. Les travailleurs doivent se sentir maîtres et responsables à tous niveaux de décision et de production. Lors du 20 e congrès (2014), nous avons renouvelé nos cadres, notamment dans les sections d’entreprises qui comptent 41,5 % de nouveaux responsables et délégués.
56,9 % sont des femmes et 17 % ont moins de 30 ans. Nous sommes au travail. La participation des travailleurs, ce n’est pas une assemblée formelle où l’on fait acte de présence, mais le lieu où tout se discute: salaires, formations, conditions de travail. Les discussions du plan et du budget ont donné lieu à 72 000 assemblées. Nous avons été aidés par l’Association nationale des économistes. Nous n’utilisons pas de thérapie de choc. Les changements ne se décrètent pas, ils sont discutés d’abord par l’ensemble des travailleurs, du peuple. Nous sommes fiers d’être partie prenante de ce peuple, de sa capacité de résistance, de son inventivité. Nous sommes conscients des enjeux et nous avons confiance. À Cuba, on n’a peur de rien!

LA CTC EN CHIFFRES

Créée en 1939, la Centrale des travailleurs cubains (CTC) regroupe 3 289 000 syndiqués (2 912 749 dans le secteur d’État, 219 671 dans le secteur privé et coopératif). Elle compte 17 syndicats nationaux organisés dans 82 000 sections syndicales (entreprises, villes, provinces), dont 1 418 dans le secteur privé.

ENTRETIEN RÉALISÉ PAR MAÏTÉ PINERO
Pour l’Humanité Dimanche

A propos de l'auteur

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