Carlos Manuel de Céspedes, au nom de la Liberté

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Brève histoire du Père de la Patrie cubaine par Salim Lamrani

Introduction

            La première guerre d’indépendance de Cuba, déclenchée le 10 octobre 1868 par l’Appel de Yara, marqua le début de la longue épopée révolutionnaire du peuple de Cuba dans sa quête de liberté. Celle-ci durerait près de trente ans, ferait face à d’innombrables obstacles et déboucherait sur l’intervention militaire des Etats-Unis qui briserait pour plus d’un demi-siècle l’aspiration des habitants de l’île à l’émancipation définitive.

            Face à l’oppression coloniale, suite à la vague indépendantiste survenu dans le reste de l’Amérique latine, les Cubains s’insurgèrent pour revendiquer leur droit à l’auto-détermination. A l’origine du premier mouvement indépendantiste cubain, Carlos Manuel de Céspedes cimenta l’aspiration de son peuple à l’émancipation dans un principe inaliénable à la dignité humaine : la liberté pour tous les enfants de l’île quelle que soit leur condition. La libération des esclaves, décrétée par le « Père de la Patrie », fut le premier acte politique de Cuba en tant que nation, suivant ainsi l’exemple donné par Toussaint Louverture en Haïti quelques décennies plus tôt.

Quel fut le parcours personnel et surtout politique de Carlos Manuel de Céspedes et pourquoi renonça-t-il à ses intérêts de classe au nom d’un idéal plus grand ?

            Carlos Manuel de Céspedes s’engagea dès son jeune âge en faveur de la cause de l’émancipation humaine et de l’indépendance de Cuba. Il sera à l’origine du soulèvement du 10 octobre 1868 et instaurera la République de Cuba en armes, luttant vaillamment contre un ennemi supérieur en nombre et en armements, tentant de maintenir l’unité au sein des forces révolutionnaires. Face à la brutalité de l’armée coloniale espagnole et à l’opposition des Etats-Unis à l’indépendance de Cuba, le Père de la Patrie luttera avec conviction et pugnacité. Néanmoins, après avoir été trahi et abandonné par l’ambition et l’orgueil de certaines figures du mouvement indépendantiste qui préfèreront subordonner l’intérêt de la Patrie à leurs considérations personnelles, il tombera les armes à la main, refusant d’être fait prisonnier par les Espagnols. Carlos Manuel de Céspedes restera dans l’histoire de Cuba comme l’Homme du 10 octobre 1868, c’est-à-dire comme étant le premier à s’être élevé contre l’oppression coloniale et à revendiquer le droit de Cuba à la liberté.

1.     Jeunesse de Carlos Manuel de Céspedes

Né le 18 avril 1819 à Bayamo de l’union de Jesús María Céspedes y Luque et de Francisca de Borja López de Castillo y Ramírez de Aguilar, Carlos Manuel de Céspedes grandit au sein d’une famille aisée de cinq enfants. Ses parents, dont les ancêtres étaient originaires d’Andalousie, étaient d’importants propriétaires terriens et lui offrirent une vie d’aisance et de confort matériel. Le petit Carlos passa les premières années de sa vie à la campagne. Il fut élevé par une femme esclave qui prit grand soin de lui, se chargea de son éducation première et à laquelle il voua une grande affection[1].

Maison natale de Carlos Manuel de Cespedes à Bayamo

Vers 1825, sa famille retourna à Bayamo et l’inscrivit dans une petite école où il reçut un enseignement primaire. En 1829, il intégra le couvent de Nuestro Seráfico Padre de la ville pour y suivre des études de philosophie et de latin. En 1831, il entra au couvent de Saint-Domingue pour recevoir des cours de grammaire latine et se révéla être un excellent élève. En 1833, sa famille décida alors de l’envoyer au Collège séminariste royal et conciliaire de San Carlos de La Havane, suivant ainsi une tradition réservée aux classes aisées. Il y reçut des cours de Félix Varela et de Juan Antonio Saco, deux importantes personnalités de l’Histoire de Cuba. Il fréquenta par la suite l’Université de La Havane où il obtint son diplôme en droit civil en 1838[2].

Un an plus tard, en 1839, il se maria avec sa cousine germaine María del Carmen Céspedes. De cette union naquirent María del Carmen, Carlos Manuel et Oscar. Dès 1840, il quitta Cuba pour l’Espagne et poursuivit ses études à l’Université de Cervera de Barcelone. Durant son séjour, il s’imprégna du sentiment indépendantiste des Catalans et de leur rejet des autorités de Madrid et s’intéressa à la situation politique de la péninsule. En 1843 survint le soulèvement du Général Juan Prim contre le pouvoir central espagnol. Carlos Manuel de Céspedes participa à l’insurrection et devint capitaine des milices civiles. Mais suite à l’échec de la rébellion, il fut contraint à l’exil en France. En visitant plusieurs pays européens, dont la France, l’Italie, l’Allemagne, et l’Angleterre, Céspedes devint polyglotte et découvrit surtout une réalité différente de celle de la Cuba coloniale opprimée. Il prit alors conscience que son destin était de lutter pour la liberté de sa patrie[3].

2.     L’engagement politique en faveur de l’indépendance

En 1844, Carlos Manuel de Céspedes décida de rentrer à Cuba, imprégné d’idées progressistes acquises durant son séjour en Europe et s’installa dans sa ville natale où il ouvrit un cabinet d’avocat. Son origine sociale, son érudition et son expérience européenne lui permirent de conquérir une clientèle solide[4].

Révolté par la politique coloniale espagnole, Carlos Manuel de Céspedes exprima régulièrement son indignation. Lorsqu’un banquet fut organisé par Toribio Gómez Rojo, gouverneur de Bayamo, pour célébrer l’exécution en septembre 1851 du révolutionnaire vénézuélien Narciso López, auteur de plusieurs expéditions pour libérer Cuba, Céspedes dénonça publiquement cet acte. Il fut donc arrêté par les autorités et effectua son premier séjour de quarante jours en prison[5].

Après être sorti des geôles espagnoles, Céspedes décida de déménager à Manzanillo en 1852. Ses positions politiques lui valurent un nouveau séjour derrière les barreaux et même un exil forcé à Baracoa. En 1855, il fut de nouveau arrêté par les autorités coloniales en raison de son engagement en faveur de l’émancipation de Cuba. Après sa libération, il s’occupa de ses affaires, affectées par ses séjours répétés en prison et ébaucha en secret ses premiers plans pour une Cuba libre[6].

En 1867, il se porta acquéreur de la plantation sucrière La Demajagua, à Manzanillo. Il échafauda un plan insurrectionnel en compagnie de plusieurs compatriotes dont Pedro Figueredo, auteur de La Bayamesa, hymne national cubain. Cet hymne fut directement inspiré de la première chanson d’amour du même nom produite en 1848 par Céspedes et Francisco Castillo Moreno pour la musique, et José Fornaris pour les paroles. Figueredo décida de conserver la musique et d’écrire un chant révolutionnaire grandement inspiré de La Marseillaise[7].

3.     Le soulèvement du 10 octobre 1868

En 1868, Carlos Manuel de Céspedes organisa des réunions avec plusieurs comités patriotiques de la région intégrés par d’importantes figures de l’imminente guerre d’indépendance telles que Belisario Alvarez, Salvador Cisneros Betancourt ou Isaías Masó. Le 4 août 1868, Céspedes participa à une junte révolutionnaire dans la propriété San Miguel de la ville de Las Tunas. Il y lança un appel au soulèvement : « Messieurs, L’heure est solennelle et décisive. Le pouvoir de l’Espagne est caduc et vermoulu. S’il nous paraît toujours solide et grand, c’est parce que cela fait plus de trois siècles que nous le contemplons à genoux. Levons-nous[8] ! ».

Alors que Céspedes souhaitait lancer le mouvement insurrectionnel dans les plus brefs délais, il se heurta à l’opposition des représentants de Camagüey, Salvador Cisneros Betancourt et Carlos Mola, qui préférèrent en retarder la date en raison du manque d’armes. Céspedes décida de fixer la date du soulèvement au 14 octobre 1868. Mais le projet révolutionnaire fut éventé par le capitaine général espagnol Francisco Lersundi qui, dans un télégramme du 7 octobre, ordonna la capture du leader cubain. Averti à temps par le télégraphiste Nicolás de la Rosa, Céspedes convoqua les forces indépendantistes le 9 octobre dans sa propriété La Demajagua et avança la date de l’insurrection[9].

Le 10 octobre 1868, à La Demajagua, Carlos Manuel de Céspedes lança l’Appel de Yara au cri de « Vive Cuba libre ». Il proclama l’indépendance de Cuba et décréta l’insurrection à la tête de près de 150 révolutionnaires. Dans le manifeste, il expliqua les raisons de la révolte : « En nous soulevant en armes contre l’oppression du gouvernement espagnol tyrannique, nous manifestons au monde les causes qui nous ont obligé à franchir ce pas […]. L’Espagne nous impose sur notre territoire une force armée qui n’a d’autres but que de nous soumettre au joug implacable qui nous avilit[10] ».

Céspedes ordonna par la même occasion la libération tous les esclaves, en commençant par les siens, faisant ainsi de l’émancipation de tous les habitants de l’île le premier acte politique de la nation cubaine. Il invita les nouveaux hommes libres à rejoindre les rangs de l’insurrection :

Nous croyons que tous les hommes sont égaux. Nous admirons le suffrage universel qui assure la souveraineté du peuple. Nous souhaitons l’émancipation graduelle et après indemnisation de l’esclavage […]. Nous exigeons le respect religieux des droits imprescriptibles de l’être humain, en nous constituant en nation indépendante, parce qu’ainsi nous réalisons la grandeur de nos destins futurs et parce que nous sommes convaincus que sous le joug de l’Espagne, nous ne jouirons jamais de l’exercice libre de nos droits[11].

Le 11 octobre 1868, Céspedes livra son premier combat dans le village de Yara à la tête de la jeune Armée de Libération. Partis fédérer les habitants au projet émancipateur, les révolutionnaires furent surpris par une colonne militaire espagnole qui accueillit les insurgés sous une pluie de balles. Contraints de se retirer en hâte, les patriotes essuyèrent leur première défaite. La troupe fut réduite à douze insurgés. Angel Maestre, futur Général de brigade de l’Armée de libération, relata la situation : « Nous sommes restés sur les lieux avec Céspedes, douze hommes et le drapeau que j’avais en ma possession. Quelqu’un s’est exclamé : ‘Tout est perdu !’. Céspedes répliqua immédiatement : ‘Nous sommes encore douze. C’est suffisant pour obtenir l’indépendance de Cuba[12]’ ».

Dès le 18 octobre, Céspedes fit le siège de la ville de Bayamo et l’hymne national de Cuba de Pedro Figueredo, La Bayamesa, retentit pour la première fois de l’Histoire. Le 20 octobre, la ville tomba entre les mains des insurgés. Céspedes prit momentanément le grade de capitaine général de l’Armée de Libération pour se situer au même rang protocolaire que le représentant de la couronne espagnole dans l’île. Dans un vibrant discours, il appela à la libération de tous les esclaves. Selon lui, les insurgés cubains ne pouvaient se présenter au monde comme des défenseurs de l’émancipation humaine s’ils ignoraient le sort de la classe exploitée et humiliée depuis des siècles[13].

Le 27 décembre 1868, Céspedes signa le décret d’abolition de l’esclavage à Cuba. En proclamant l’indépendance de la patrie, la révolution revendiqua également « toutes les libertés ». Celles-ci ne pouvaient être limitées « à une seule partie de la population du pays ». « La Cuba libre est incompatible avec la Cuba esclavagiste », souligna le texte de loi. « L’abolition des institutions espagnoles doit inclure et inclut par nécessité et au nom de la plus haute justice celle de l’esclavage comme la plus inique de toutes ». L’élimination de l’exploitation de l’homme par la force « doit être le premier acte que le pays réalise en usage de ses droits conquis[14] ».

L’Espagne lança une offensive contre Bayamo pour reprendre le contrôle de la ville. Céspedes organisa la défense du territoire mais dut également faire face à l’opposition du comité révolutionnaire de Camagüey, dirigé par Salvador Cisneros Betancourt. Ce dernier, mécontent de la nomination du patriote de Manzanillo en tant que leader de l’insurrection, refusa d’apporter son concours à la lutte et affaiblit le mouvement indépendantiste. Après des combats acharnés, face à la supériorité de l’armée coloniale espagnole, le 11 janvier 1869, les habitants de Bayamo refusèrent d’abandonner la zone à l’ennemi. Ils rejetèrent toute idée de reddition et décidèrent de brûler la ville, ne laissant que des ruines aux soldats de la péninsule[15].

Conscientes de la gravité de la situation et de la détermination des indépendantistes, dès le 19 janvier 1869, les autorités espagnoles firent parvenir une proposition de médiation à Carlos Manuel de Céspedes. Dans sa réponse, le patriote cubain exprima sa résolution à lutter pour la liberté de Cuba :

Je crois que toutes les propositions seront infructueuses si elles n’incluent pas une indépendance de Cuba, parce qu’il n’y a pas un seul soldat de l’Armée de Libération qui ne soit pas disposé à mourir plutôt que de déposer les armes et subir à nouveau le joug des Espagnols. L’incendie de Bayamo et du village de Dátil, par les Bayamais eux-mêmes, la guerre que nous menons contre les troupes de Valmaseda, qui nous traitent comme les conquistadors d’Espagne traitaient les enfants primitifs de ce pays, la mort de personnalités distinguées, tous les sacrifices que nous avons faits pour montrer au monde que nous ne sommes pas aussi résignés et lâches que [nos ennemis] l’ont souvent répété, sont des preuves suffisantes pour que l’Espagne soit convaincue qu’il n’y a pas de pouvoir qui puisse étouffer nos aspirations ni contenir l’élan d’un peuple qui souhaite seulement être libre[16].

Le capitaine général de Cuba décida de contacter directement Carlos Manuel de Céspedes et l’invita à mettre un terme à la « lutte fratricide ». Dans sa réponse du 28 janvier 1869, le leader révolutionnaire exprima le point de vue des Cubains et dénonça la violence de la monarchie :

On nous a déclaré une guerre d’extermination pour le seul fait d’avoir brandi dans notre patrie le drapeau de la liberté. J’ai utilisé tous les moyens pour qu’il n’y ait pas de représailles, mais les chefs espagnols qui opèrent dans cette région et dans la zone centrale font preuve d’un orgueil vain et inqualifiable. Ils n’ont répondu à aucune de mes communications et ont persisté à incendier tout sur leur passage, détruisant les propriétés, tuant les animaux domestiques et s’emparant de nos femmes et de nos enfants. [A ces crimes], nous avons répondu en incendiant nos demeures de nos propres mains pour faire comprendre, à ceux qui n’ont d’aucune façon les pratiques les plus reconnues de la guerre entre hommes civilisés, qu’il n’y a pas de sacrifice auquel nous ne soyons pas disposés pour mener à terme la campagne que nous avons entreprise[17].

 En rédigeant sa missive, Céspedes apprit qu’un patriote envoyé auprès des autorités militaires pour parlementer avait été assassiné, en transgression des lois élémentaires régissant les conflits, lesquelles stipulaient que la vie des messagers était inviolable. Il exprima son indignation au capitaine général espagnol : « On m’a informé depuis Guáimaro que le courageux et distingué Général Augusto Arango de Camagüey a été assassiné par des volontaires mobilisés. Ce fait scandaleux a produit une grande colère parmi nous et a pour résultat qu’aucun patriote n’est désormais disposé à traiter avec le gouvernement que vous représentez ». Loin d’abandonner la voie des armes, les indépendantistes proclamèrent l’avènement de la République[18].

4.     La République de Cuba en armes

Le 10 avril 1869, malgré les divisions au sein des forces indépendantistes, la première Constitution de Cuba, rédigée par Ignacio Agramonte et Antonio Zambrana, vit le jour à Guaímaro et mit en place une République parlementaire. Elle décréta, entre autres, que « tous les habitants de la République sont entièrement libres » (Article 24), ratifiant ainsi l’abolition de l’esclavage. Cet article sera complété par une loi du 10 mars 1870 annulant les contrats imposés à l’émigration chinoise, asservie et exploitée. La Constitution stipulait également que « tous les citoyens de la République seront considérés comme des soldats de l’Armée de Libération » (Article 25). Le texte affirma également l’égalité entre tous les citoyens : « La République ne reconnaît pas de dignités, d’honneurs spéciaux ou de privilèges[1] » (Article 26).

Ce jour-là naissait la République de Cuba en armes. Carlos Manuel de Céspedes fut élu Président le 12 avril 1869 par l’Assemblée législative. Salvador Cisneros Betancourt, adversaire de Céspedes, présida la Chambre des Représentants et Manuel de Quesada y Loynaz fut nommé Chef des forces armées. La Constitution concédait au Parlement un pouvoir très large, dont celui de destituer le Président et le Chef militaire. Le patriote de Bayamo était pourtant favorable à un pouvoir exécutif fort et vertical afin d’obtenir plus rapidement la victoire sur le champ de bataille. Selon lui, la République n’était possible qu’après l’émergence d’une nation indépendante. Pour obtenir le triomphe définitif, la guerre imposait la composition d’un pouvoir suprême investi de l’autorité d’adopter avec célérité les mesures militaires nécessaires, sans être retardées par le pouvoir législatif[2].

Dans son discours officiel au peuple de Cuba, Céspedes lança un appel à l’unité de toutes les forces patriotiques :

Je n’ignore pas la grave responsabilité que j’assume en acceptant la Présidence de notre République naissante. Je sais que mes modestes forces ne suffiraient pas si elles étaient abandonnées à elles-mêmes. Mais ce ne sera pas le cas, et cette conviction me remplit de foi en l’avenir. En livrant la lutte contre l’oppresseur, Cuba a pris l’engagement solennel d’obtenir son indépendance ou de périr[3].

Le Président de la République de Cuba en armes décida d’étendre la guerre à toute l’île afin de lui donner un caractère national et divisa le pays en quatre Etats militaires : l’Orient, Camagüey, Las Villas et l’Occident. Il nomma à leur tête un Lieutenant-général pour l’aspect militaire et un gouverneur civil. Chaque Etat était divisé en districts, chacun contrôlé par un Major général et un lieutenant-gouverneur. A son tour, le district se déclinait en préfectures et sous-préfectures avec à leur tête un préfet et sous-préfet[4].

Céspedes était favorable à la destruction des intérêts économiques espagnols afin que l’entreprise armée affectât durablement les finances de la monarchie. Le 18 octobre 1869, il signa un décret ordonnant la destruction de tous les champs de canne à sucre. D’un point de vue stratégique, il opta pour une guerre irrégulière, méthode adaptée au rapport de forces entre les deux parties. L’armée espagnole était supérieure en armes et en hommes, alors que les révolutionnaires dépendaient du matériel pris à l’ennemi et des rares expéditions en provenance de l’étranger. Il fallait également livrer une bataille pour la reconnaissance internationale de l’insurrection cubaine[5].

5.     Reconnaissance diplomatique de l’état de belligérance

Au niveau diplomatique, Céspedes déploya une grande énergie afin d’obtenir la reconnaissance de son mouvement révolutionnaire et de son statut de belligérant par les nations du continent. Le 5 avril 1869, le Mexique de Benito Juárez reconnut officiellement les révolutionnaires de l’île, inaugurant ainsi une longue tradition de soutien aux luttes historiques des Cubains pour la dignité. Le même mois, le 30 avril, le Chili admit également l’état de belligérance, suivi du Venezuela (mai 1869), du Pérou et de la Bolivie (juin 1869), du Brésil (juillet 1869) et de la Colombie. Le reste de l’Amérique latine apporterait une reconnaissance officielle à la révolution de manière plus tardive[6].

Deux pays contribuèrent grandement à la cause de l’indépendance de Cuba : la Colombie et le Venezuela. Céspedes s’en réjouit dans un courrier au député de Camagüey Francisco Sánchez Betancourt :

Nous disposons avec la Colombie et le Venezuela de deux puissants auxiliaires sur lesquels nous pouvons compter sans réserve. On débat actuellement au Parlement d’un projet de loi pour intimer à l’Espagne la cession de l’île aux Cubains, et inviter les autres républiques sud-américaines à une alliance afin de garantir à l’Espagne la valeur de l’indemnisation qui sera décidée avec la République de Cuba pour ladite cession. Au Venezuela, le General Quesada dispose d’une entrée dans tous les ports de cette immense côte, et jouit des sympathies et de l’appui décidé du Gouvernement et du peuple pour son œuvre en faveur de Cuba[7].

Dans le reste du continent, le soutien restait très limité, au grand regret de Céspedes. Il évoqua le sujet dans un courrier du 10 mars 1872 à la Chambre des Représentants : « De la part des républiques sud-américaines, à l’exception de nombreuses démonstrations de sympathies et l’aide pour quelques expéditions que nous offrent la Colombie et le Venezuela, nous ne recevons rien d’important[8] ».

Céspedes exprima sa reconnaissance à ces deux nations. Dans un courrier du 10 août 1871 à José R. Monagas, Président du Venezuela, en réponse à une missive reçu le 8 février 1870 lorsque ce dernier est encore au pouvoir, il fit part de son admiration pour son pays :

Le Venezuela, qui a ouvert à l’Amérique espagnole la voie de l’Indépendance et qui l’a parcourue glorieusement jusqu’à son terme à Ayacucho, est notre maître illustre de liberté, l’exemple de dignité, d’héroïsme et de persévérance que nous, Cubains, avons constamment à la vue. Bolivar est toujours l’astre resplendissant qui reflète ses lumières surnaturelles sur l’horizon de la liberté américaine, nous illuminant la voie sinueuse de la régénération[9].

Pour contrer l’aspiration des Cubains à l’indépendance, Madrid décida d’accroître les ressources matérielles et humaines pour anéantir le mouvement révolutionnaire.

6.     Décret de guerre totale et division des forces indépendantistes

Pour lutter contre les indépendantistes, l’Espagne utilisa tous les moyens et décréta une guerre à mort pour écraser l’insurrection. Le Comte Valmaseda, chef militaire espagnol de l’île, publia en avril 1869 la proclamation suivante : « Tout homme, âgé de quinze ans ou plus, trouvé loin de son lieu de résidence sans raison valable, sera fusillé. Toute habitation non occupée sera brûlée et toute maison n’arborant pas un drapeau blanc sera réduite en cendres[10] ».

Céspedes dut faire face la guerre totale imposée par l’Espagne, qui exigeait une unité sans failles de toutes les forces patriotiques. Cependant, en décembre 1869, en raison d’une rivalité funeste, la Chambre des Représentants décida de destituer Manuel de Quesada, combattant expérimenté et efficace, de son poste de chef militaire, au grand dam du Président de la République. Pour Quesada, la guerre était une situation d’une exceptionnelle violence qui ne pouvait être régie par une législation et des institutions adaptées à un temps de paix. Du côté du Congrès, la République de Cuba en armes devait être structurée autour de la Constitution. Suite à sa destitution, le général Quesada exhorta Céspedes à instaurer une dictature au nom de l’indépendance de Cuba. Ce dernier imposa un refus catégorique, excluant de violer la Constitution. Quesada lui lança alors un avertissement prophétique : « Ayez conscience, citoyen Président, qu’à partir d’aujourd’hui débutent les manœuvres pour obtenir votre destitution[11] ».

Le 15 avril 1870, en raison d’un différend l’opposant au Président, le Major général Ignacio Agramonte décida de remettre sa démission et s’opposa ouvertement à Céspedes. Au sein du Congrès débutèrent les manœuvres pour obtenir la destitution du leader révolutionnaire. Dans une missive du 21 mai 1870, Agramonte exigea la tête du Président : « Jusqu’où nous mèneront les contemplations et le manque d’énergie de la Chambre des Représentants ? Jusqu’à quand se montrera-t-elle impassible face à tant d’abus ? Attendra-t-elle que Carlos Manuel et ses acolytes ruinent le pays, pour agir avec énergie ? ». Néanmoins, la divergence d’Agramonte ne dura point. Il adopterait même une attitude « digne de son intelligence et de son patriotisme[12] ».

Dans ses notes, Carlos Pérez, secrétaire personnel de Céspedes, regretta les manigances contre le Président. Dans son journal du 12 et 13 juillet 1870, il écrivit les propos suivants :

Les représentants de Camagüey poursuivent leur politique anti-Céspedes. Tous les actes du Président sont censurés et ridiculisés jusqu’à même recourir à la calomnie. Que la conduite de certains personnages de Camagüey est indigne ! Qu’il est triste de voir qu’au milieu des tribulations qui nous entourent, si proches du danger et avec l’ennemi à nos trousses, s’agitent les passions d’une manière si préjudiciable à la cause de la Patrie ! Pourquoi l’ambition doit-t-elle être toujours à l’origine de tous les malheurs ? L’homme ne peut-il en faire abstraction un instant au bénéfice de l’humanité ? Le peuple qui gémit et travaille pour améliorer sa condition devra-t-il être toujours la victime[13] ?

En 1870, Oscar, le fils de Céspedes qui avait également pris les armes pour l’indépendance, fut capturé par les troupes espagnoles. Le général espagnol Caballero de Rodas proposa alors un marché au Président de la République de Cuba en armes : la reddition contre la vie et la libération de son fils. Dans une réponse restée célèbre, le patriote de Manzanillo rejeta l’offre : « Dites au Général Caballero de Rodas que Oscar n’est pas mon seul fils. Je suis le père de tous les Cubains qui sont tombés pour la Révolution ». Le 3 juin 1870, Oscar fut fusillé par l’armée coloniale. Ce dénouement tragique et cette réplique historique suscitèrent alors l’admiration et le respect des Cubains qui décidèrent de surnommer Céspedes « Le Père de la Patrie[14] ».

Le drame familial qui frappa Céspedes n’empêcha pas ses ennemis de poursuivre leur conspiration pour l’éjecter du pouvoir. Ce dernier était conscient de toutes les manigances destinées à le renverser et se montra philosophe et serein : « Celui qui n’a pas de détracteurs n’a rien fait de bon dans ce monde[15] ». Dans un courrier du 23 décembre 1870, il en informa Ana de Quesada, sa seconde épouse :

On dit que la Chambre essaye de se réunir à Jarico et, comme d’habitude, le bruit court que c’est dans le but de me destituer. Les ennemis de notre tranquillité agissent en ce sens. Si une telle violence est commise, il n’y aura aucune perturbation de ma part et, quelle que soit l’illégalité de l’acte, je m’y soumettrai. La responsabilité pèsera sur le coupable et le peuple fera ce qu’il jugera bon pour ses intérêts[16].

Les divisions internes n’empêchèrent pas la solidarité continentale de s’exprimer vis-à-vis du combat émancipateur de Cuba. En janvier 1870, soixante Colombiens débarquèrent à Cuba pour se joindre à la lutte pour l’indépendance de l’île[17]. Dans un courrier de février 1871 à Francisco Javier Cisneros, membre de la Junte révolutionnaire installée aux Etats-Unis et chargée d’organiser les expéditions, Céspedes revint sur cet épisode et exprima sa gratitude :

Les Colombiens qui ont récemment débarqués à bord du Hornet ont été reçus par nos soins, comme le seront tous ceux qui viendront, comme des frères. Aucune différence ne sera faite entre eux et les Cubains, et si différence il y a eu, cela a été en hommage à ceux qui sont venus partager avec nous les labeurs et les souffrances de la guerre[18].

Le même mois, le 20 février 1871, Céspedes transmit une lettre de remerciements à Carlos Holguín, alors sénateur colombien et futur Président de la République, pour son soutien à la cause cubaine :

Les importantes résolutions que vous avez présentées dans les Chambres de Colombie au sujet de notre Révolution, sont gravées dans les cœurs de tous les Cubains qui luttent aujourd’hui pour l’indépendance de leur pays. Défendre aussi vaillamment les libertés et droits des opprimés vous permet de conquérir les applaudissements des peuples civilisés et les bénédictions de ceux pour qui s’élève la voix exigeant la justice[19].

Céspedes avait toujours pour objectif l’unité des forces indépendantistes. Il multiplia les efforts en ce sens pour trouver une solution favorable aux luttes intestines et préserver l’intégrité territoriale de l’île face aux velléités autonomistes. Dans une missive du 19 février 1871 destinée au patriote Miguel Embé, installé à New York, il le conjura d’essayer de rétablir la concorde parmi les groupes révolutionnaires :

Je vous supplie d’user de votre influence pour faire en sorte que cessent une fois pour toutes les dissensions qui existent chez nos frères à l’étranger, lesquelles ont eu pour conséquence inévitable d’empêcher le bon déroulement de nos affaires. Cela nous porte grandement préjudice et je souhaiterais que vous utilisiez tous les moyens pour faire disparaître tout signe de discorde et qu’il n’y ait qu’une seule pensée : obtenir notre Indépendance[20].

Dans un autre courrier au général Manuel Calvar du 16 juillet 1871, Céspedes insista une nouvelle fois sur la nécessité de préserver l’unité : « Faites en sorte, je le répète, de conserver à tout prix l’harmonie, l’union entre les chefs et les soldats, que ceux-ci obéissent à leurs supérieurs et que tous œuvrent ensemble pour le même objectif, sans laisser place à ce que les divisions et les partialités ouvrent la voie à l’indiscipline et au désordre portant directement préjudice à la Révolution[21] ». Il réitéra cette recommandation dans un message du 22 octobre 1871 à Francisco Vicente Aguilera, Vice-président de la République de Cuba en armes : « [Je sais que] vous contribuerez efficacement à l’union et à la concorde de tous les Cubains, union qui nous assurera le triomphe sur nos ennemis cruels et féroces[22] ».

Le 18 juin 1871, affecté par les intrigues de ses adversaires au sein du Parlement, Céspedes réunit un Conseil de Cabinet et proposa de remettre sa démission en raison des lois adoptées par la Chambre des Représentants qui nuisaient gravement à son action gouvernementale. Les membres du gouvernement le conjurèrent de conserver son poste au nom de l’intérêt de la Patrie. Il reçut de multiples marques de soutien de ses compatriotes à Cuba et à l’étranger, notamment de la Société des artisans cubains de New York[23].

Quelques semaines plus tard, le 15 juillet, il adressa un nouveau message au peuple de Cuba dans lequel il relata les avancées du processus indépendantiste et dénonça les crimes commis par le comte Valmaseda contre la population. Il termina sa déclaration par un appel à la résistance : « Je sais que toutes les ruses de notre ennemi perfide et désespéré s’écraseront contre votre persévérance et votre foi dans le triomphe indéclinable de la liberté contre la tyrannie[24] ».

Le Président savait qu’il pouvait compter sur des chefs valeureux et aguerris, dont plusieurs entreraient dans l’Histoire de Cuba, tels que Máximo Gómez et Antonio Maceo. Céspedes exprima sa conviction : « Les Espagnols ne peuvent pas rivaliser avec nous en termes de courage, forces ou résistances[25] ». En revanche, il y avait deux domaines où l’Espagne était supérieure: l’armement et la brutalité. Dans une missive à son épouse Ana de Quesada datée du 7 août 1872, il relata cette triste réalité : « Cela fait un an qu’a eu lieu le débarquement d’Agüero. C’est-à-dire que cela fait un an que nous ne recevons ni un grain de poudre, ni un fusil, ni même un homme ! En revanche, les ennemis ont reçu de tout en abondance ! Et pourtant, ils ne nous ont pas vaincus ! Mais ils ont fait couler des fleuves de sang innocent[26] ». Dans sa quête de réprimer la rébellion, Madrid ne se fixa aucune limite.

7.     La brutalité de l’armée coloniale et le sort de la population

L’Espagne déchaîna ses forces contre le peuple insurgé et s’illustra par sa férocité. Dans une missive à son épouse du 5 août 1871, Céspedes raconta les crimes de la monarchie :

Les Espagnols mènent leur cruauté à cet extrême : ils entrent dans les ranchs en tirant, tuent ceux qu’ils croisent, font feu sur les personnes désarmées qui fuient. Si les blessures sont légères, ils les achèvent ; si elles sont graves, ils les abandonnent en leur disant qu’ils leur ont tiré dessus car ils fuyaient. L’abus de la force peut arriver à cette extrémité et l’on ne peut concevoir qu’au XIXe siècle, et en plus, aux portes des Etats-Unis, qui se proclament les protecteurs de l’humanité, de la liberté et de la civilisation[1].

Il fit part des destructions causées par l’armée coloniale mais ne se résigna pas à sombrer pour autant dans le pessimisme :

La première propriété a été incendiée par Valmaseda et est aujourd’hui déserte ; la seconde n’a plus de toit tout simplement et est abandonnée. Avant, elles étaient prospères et fréquemment visitées, mais avant nous étions esclaves. Aujourd’hui, nous avons une Patrie. Nous sommes libres ! Nous sommes des hommes ! Cuba, qui tremblait alors au seul nom de l’Espagne, se bat désormais de toutes ses forces, la méprise et la vainc[2].

Céspedes, sans perdre la foi, confessa néanmoins qu’il était marqué par les rigueurs de la guerre et le poids des responsabilités. Contraint parfois de manger une « jument » pour survivre, il se trouvait dans un triste état physique.  : « Je suis très amaigri : ma barbe est presque blanche et les cheveux ne sont pas en reste. Je souffre de fréquents maux de tête, même s’ils sont supportables. En revanche, je n’ai pas de plaies ni d’accès de fièvre[3] ».

Céspedes exigea de l’Armée de Libération une conduite exemplaire. Les insurgés coupables de crimes étaient condamnés à la peine capitale. Dans un courrier au Général Calixto García d’août 1872, il l’exhorta à maintenir une discipline irréprochable parmi les troupes et à se montrer implacable : « Il est plus que temps que disparaissent les abus et les excès ainsi que les hommes qui les commettent. Il est des faits perpétrés et consentis qui déshonorent les armes de la République et nuisent à notre cause ». Ces maux « doivent être coupés à la racine même si cela signifie faire tomber les têtes des coupables ». Ceux qui commettaient des crimes vêtus de l’uniforme révolutionnaire devaient être combattus « avec plus de vigueur, tant est que cela soit possible, que les Espagnols eux-mêmes[4] ».

La priorité du Président de la République de Cuba en armes était de placer au centre des préoccupations les populations vulnérables. Céspedes insista sur la protection des civils dans une missive au Général Modesto Díaz du 22 novembre 1872 :

Les familles doivent être conduites dans les lieux les plus sûrs et doivent recevoir l’aide nécessaire, en prenant bien soin d’elles et en leur montrant, ainsi qu’à tous les autres, la différence qu’il y a à vivre dans une République en liberté et avec de l’ordre, plutôt que d’être soumis à l’empire dégradant d’un gouvernement cruel et despotique[5].

Le Président de la République était résolu à rompre définitivement les liens de subordination coloniale qui liaient sa patrie à l’Espagne. Le seul objectif, non négociable, de tous les révolutionnaires devait être la souveraineté pleine et totale de l’île. Dans un courrier du 17 juillet 1871 au général Manuel de Quesada, il revint sur ce thème : « Notre but invariable, quelles que soient les circonstances, est de n’accepter d’autre capitulation de l’Espagne que l’indépendance absolue de Cuba, ainsi que de toute autre nation qui joue le rôle de médiateur ou s’intéresse à Cuba : tous mourir ou être indépendants ». En évoquant une possible médiation étrangère, Céspedes faisait à l’évidence référence aux Etats-Unis[6].

8.     Le rôle des Etats-Unis

Les Etats-Unis, opposés à l’indépendance de Cuba, refusèrent toute aide aux révolutionnaires et poursuivirent sans répit les exilés cubains installés en Floride qui tentaient de faire parvenir un soutien matériel et militaire aux insurgés. Dans le même temps, Washington multiplia les contrats d’armements avec Madrid afin de lui permettre d’écraser la rébellion. Les archives étasuniennes montrent que pendant toute la Première Guerre d’Indépendance, les Etats-Unis apportèrent leur soutien à l’Espagne. Dans un courrier confidentiel du 29 octobre 1872 destiné à l’ambassadeur des Etats-Unis à Madrid, Hamilton Fish, alors secrétaire d’Etat, fit part de « sa volonté de succès pour l’Espagne dans la suppression de la révolte[7] ».

Pourtant, Céspedes s’était adressé directement à Ulysses S. Grant, Président des Etats-Unis, dans un courrier du 12 janvier 1872 :

Les idées que défendent les Cubains et la forme de Gouvernement qu’ils ont établie, inscrite dans la Constitution, obligent pour le moins les Etats-Unis, plus que toute autre nation, à s’incliner en leur faveur. Si par exigence de l’humanité et de la civilisation, toutes les nations sont obligées de s’intéresser à Cuba et de demander la régularisation de la guerre qu’elle mène contre l’Espagne, les Etats-Unis en ont le devoir que leur imposent les principes politiques qu’ils professent, proclament et diffusent[8].

Mais cet appel resta lettre morte. Carlos Manuel de Céspedes était conscient de l’opposition de Washington au processus émancipateur cubain. Pourtant, dans un premier temps, le Père de la Patrie, acculé par la tendance annexionniste présente au sein de la Chambre des représentants de Guáimaro, avait ratifié en avril 1869 une pétition ouvrant la voie à l’intégration de Cuba à la Fédération des Etats-Unis[9].

Dans un manifeste adressé au peuple de Cuba du 7 février 1870, Céspedes rappela que le sort de la patrie dépendait uniquement des efforts et des sacrifices des révolutionnaires :

En se lançant dans l’arène de la lutte, en déchirant d’une main vaillante la tunique de la monarchie qui emprisonnait ses membres, Cuba a uniquement pensé à Dieu, aux hommes libres de tous les peuples et à ses propres forces. Elle n’a jamais pensé qu’un pays étranger lui enverrait des soldats ou des navires de guerre pour conquérir sa nationalité[10].

Dans une lettre à José Manuel Mestre, représentant diplomatique de Cuba aux Etats-Unis, datée de juin 1870, le patriote se montra lucide quant aux intentions de Washington vis-à-vis de son pays :

Pour ce qui est des Etats-Unis, si je ne m’abuse, leur gouvernement aspire à s’emparer de Cuba sans complications dangereuses pour leur nation. Pendant ce temps, leur objectif est de faire en sorte que l’île ne se libère pas de la domination espagnole, même pas pour se constituer en tant que pouvoir indépendant. Là réside le secret de leur politique et je crains que leur but soit uniquement de faire en sorte que nous ne nous tournions pas vers d’autres amis plus efficaces et désintéressés[11].

Céspedes avait vu juste. Depuis le début du XIXe siècle, Washington ambitionnait de s’emparer de l’île. Dès 1805, Thomas Jefferson, alors Président des Etats-Unis, déclara que « la possession de l’île est nécessaire pour assurer la défense de la Louisiane et de la Floride car elle est la clé du Golfe du Mexique ». Il ajouta que « pour les Etats-Unis, la conquête serait facile[12] ».

En 1823, John Quincy Adams, alors secrétaire d’Etat, évoqua la possible annexion de Cuba et élabora la théorie du « fruit mûr ». Selon lui, les « lois de gravitation politique, semblables à celles de la gravitation physique », permettraient aux Etats-Unis de prendre possession de l’île. Il expliqua son raisonnement :

Une pomme, séparée de son arbre d’origine par la force du vent, n’a pas d’autre choix que de tomber au sol. Cuba, séparée de force de sa connexion non naturelle avec l’Espagne, et incapable de tenir par elle-même, devra nécessairement graviter autour de l’Union américaine, et uniquement elle. Cette Union, pour sa part, en vertu de la même loi, se verra dans l’impossibilité de renoncer à l’admettre en son sein[13].

En pleine guerre, le secrétaire d’Etat Hamilton Fish rédigea un mémorandum confirmant les craintes de Céspedes :

Cuba est la plus grande possession insulaire encore retenue par un pouvoir européen en Amérique. Elle est presque contigüe aux États-Unis. Elle est surtout fertile dans la production d’objets de commerce qui sont constamment recherchés dans notre pays et, avec des régulations justes pour un échange réciproque de marchandises, elle représenterait un marché ample et lucratif pour les produits de notre pays. D’un point de vue commercial et géographique, elle est plus naturellement connectée aux États-Unis qu’à l’Espagne. […] Le dénouement ultime des événements à Cuba sera son indépendance […] [malgré le fait que] le gouvernement [étasunien soit] obligé d’exercer constamment une vigilance absolue pour empêcher les violations de nos lois par les Cubains qui achètent des munitions ou du matériel de guerre ou qui organisent des expéditions militaires à partir de nos ports[14].

Dans un courrier du 10 août 1871 à Charles Sumner, avocat abolitionniste étasunien, Céspedes dénonça le soutien de Washington à Madrid :

Ce sera à l’Histoire impartiale de juger si le Gouvernement de cette grande République a été à la hauteur de son peuple et de la mission qu’il représente en Amérique, désormais plus comme simple spectateur indifférent aux barbaries et cruautés exécutées devant ses yeux par une puissance européenne monarchique contre sa colonie, qui en usage de son droit, suivant l’exemple même des Etats-Unis, rejette la domination de celle-ci pour entrer dans la vie indépendante ; mais en apportant un soutien indirect, moral et matériel, à l’oppresseur contre l’opprimé, au fort contre le faible, à la Monarchie contre la République, à la Métropole européenne contre la Colonie américaine, à l’esclavagiste récalcitrant contre le libérateur de centaines de milliers d’esclaves[15].

Face au dédain affiché par les Etats-Unis, Carlos Manuel de Céspedes décida de mettre fin à sa représentation diplomatique à Washington. Dans une missive du 30 novembre 1872, il fit part de sa décision à son envoyé spécial, Ramón Céspedes Barreiro, alors en poste dans la capitale étasunienne. Il en expliqua les motifs :

Il n’était plus possible de supporter davantage le mépris avec lequel nous traite le gouvernement des Etats-Unis, un mépris qui allait croissant à mesure que nous souffrions davantage. Nous avons assez joué le rôle de mendiant à qui l’on refuse de manière réitérée l’aumône et sur qui l’on claque avec insolence la porte au nez. […] Notre patience a atteint ses limites : ce n’est pas parce que nous sommes faibles et malheureux que nous devons perdre notre dignité[16].

Méprisé par Washington dans son aspiration à la reconnaissance, confronté aux difficultés croissantes de la guerre contre l’Espagne, constamment menacé par les conspirations de ses opposants politiques au sein du Congrès, Carlos Manuel de Céspedes dédia ses ultimes efforts à tenter de maintenir l’équilibre précaire de la République en armes.

  • La chute de Carlos Manuel de Céspedes

Dans un courrier du 23 janvier 1872 à Amédée I de Savoie, roi d’Espagne, Céspedes expliqua les raisons de la guerre et rappela l’aspiration des Cubains à la dignité :

La guerre des Cubains contre l’Espagne […] n’est pas un acte de reniement de nos origines et de nos ancêtres, des sacrifices et gloires de celle qui fut notre Mère Patrie. Il s’agit simplement de l’émancipation d’un peuple qui par ses conditions physiques particulières, par le grand avancement matériel qu’il a atteint, par l’illustration de ses enfants et par l’exemple d’autres nations, aspire à sa propre vie, et, considérant avoir atteint sa majorité, a essayé de défaire les liens qui, naturels lors de sa jeunesse, n’ont plus de raison d’être, qui étaient humiliants pour la dignité de l’homme. [La guerre n’est pas une démonstration de haine vis-à-vis de l’Espagne mais une nécessité] pour conquérir les droits et abroger des institutions aussi néfastes que celle de l’esclavage[1].

En plus de l’hostilité de Washington, Carlos Manuel de Céspedes dut affronter les divisions internes au sein du mouvement révolutionnaire et notamment l’inimitié, entre autres, de Salvador Cisneros Betancourt. Le 20 avril 1872, ce dernier fit adopter une mesure selon laquelle le Président de la Chambre de Représentants occuperait le poste exécutif suprême en cas d’intérim, préparant ainsi le terrain à une future destitution. Céspedes vit l’exercice de sa fonction de Président devenir extrêmement difficile en raison d’obstacles de toute sorte imposés par les chefs locaux élus au sein du Congrès. Il relata ses difficultés dans une lettre de 1872 à Ana de Quesada :

Cela fait aujourd’hui un an, un mois et trois jours qu’a eu lieu la dernière réunion de la Chambre des Représentants à Las Maravillas. Durant tout ce temps, j’ai gouverné sans son concours, et même si les intrigues des mauvais Cubains n’ont jamais été aussi nombreuses, même si les opérations de l’ennemi n’ont jamais été aussi actives, même si nos ressources n’ont jamais été aussi faibles, la République n’a pas succombé, ses libertés ont été préservées, la dictature n’a pas été intronisée, les lois ont exercé leur empire, l’impartialité a été ma boussole et je n’ai pas sombré dans l’arbitraire[2].

Dans un autre courrier du 23 juin 1872, il fit part des nombreux problèmes qui entravaient son action : « Ma situation est exceptionnelle : il ne faut pas faire de comparaisons historiques car l’on s’expose à des erreurs. Il n’y a rien de semblable à la guerre de Cuba. Aucun homme public ne s’est trouvé dans ma situation […]. J’ai beaucoup d’ennemis[3] ». A maintes reprises, Céspedes appela à l’union : « La supplique que je vous fais avec la bonne foi et la sincérité la plus intime est que règne entre tous l’esprit de concorde, que s’éloigne de vous tout sentiment duquel puissent émerger des divisions et des factions, et que vous n’ayez au cœur qu’un désir commun et un intérêt solidaire pour servir et porter secours à la patrie ». En vain[4].

Le 6 mars 1873, Céspedes concéda un entretien à James J. O’Kelly, alors journaliste au New York Herald, qui deviendrait plus tard membre de la Chambre des Communes au Royaume-Uni. Il s’agit là de l’une de ses rares entrevues avec la presse étrangère. Il y exprima avec une grande lucidité ses réflexions sur l’Espagne et l’avenir de Cuba. Interrogé sur le changement de régime survenu dans la péninsule ibérique, il fit part de ses réserves :

L’Espagne n’est pas un pays républicain, et l’aristocratie militaire ne consentira jamais à l’établissement d’une forme républicaine de gouvernement. Le gouvernement actuel peut durer un certain temps, mais dans quelques mois, se déclenchera une lutte entre les monarchiques et les républicains[5].

Pour ce qui était de la future relation avec Cuba, il se montra circonspect : « Il est impossible de dire de quelle manière la République considérera la cause de Cuba. Cela nous est indifférent car nos hommes en armes n’accepteront aucune condition de l’Espagne qui n’ait pour base la reconnaissance de l’Indépendance ». Il en expliqua ensuite les raisons :

Un océan d’eau nous sépare de l’Espagne et nous avons des intérêts différents. De plus, nous séparent également un océan de sang et le souvenir de la cruauté inutile employée par le gouvernement espagnol dans les efforts qu’il réalise pour nous écraser. Le sang de nos pères et de nos frères, celui des familles désarmées et sans défense assassinées de sang-froid, nous interdisent d’accepter la moindre condition de la part des Espagnols. Ils devront s’en aller et nous laisser en paix, ou continuer la guerre jusqu’à ce que nous soyons tous morts ou qu’ils soient exterminés[6].

Salvador Cisneros Betancourt

Salvador Cisneros Betancourt, qui aspirait à occuper le poste suprême, conspira pour obtenir la destitution du Père de la Patrie. Dans un courrier du 2 juillet 1873 à son épouse, Céspedes lui exprima une nouvelle fois ses craintes :

[Ces] hommes ne se rendent pas compte du mal engendré par les divisions. Entraînés par leurs ambitions, leurs querelles et autres personnalités misérables, ils ne voient de patrie et de liberté que dans la satisfaction de ces viles passions, nous rapprochant à tout moment avec leurs imprudences à deux doigts de la guerre civile, alors que la guerre d’indépendance n’est même pas achevée[7].

Céspedes avait pleinement conscience des complots ourdis par ses ennemis : « Ils sont en train de tramer quelque chose de mauvais que je n’ai pas encore réussi à pénétrer[8] ». Il exprima également une certaine fatalité face à ces divisions que ne faisaient que miner le processus d’indépendance. Sa seule consolation restait son engagement indéfectible pour la liberté et le culte des instants heureux passés avec sa famille :

La description que tu m’as faite de mes enfants adorés m’a fait le plus grand bien. J’en ai été aussi heureux que si je les avais eus en face de moi. Ce sera mon seul plaisir, ma seule consolation, parce que je ne les verrai plus jamais. Je mourrai sans pouvoir les prendre dans mes bras, sans même les connaître si ce n’est qu’à travers des portraits muets. Mais, cependant, je suis résigné à tout[9].

Alerté par les intrigues tramées par ses adversaires, Céspedes refusa d’utiliser la force pour conserver son poste. Le 25 septembre 1873, il écrivit de nouveau à Ana de Quesada pour l’informer de sa probable destitution par la Chambre des Représentants. : « Je suis résolu à ne pas m’écarter de la légalité et à respecter la volonté du peuple ». Il ajouta le propos suivant : « Notre amour pour Cuba ne doit pas en souffrir, ni le désir de la libérer de ses oppresseurs[10] ».

La destitution survint le 27 octobre 1873. Le député Tomás Estrada Palma se chargea, entre autres, du réquisitoire contre l’Homme du 10 octobre 1868. Estrada Palma se révèlera être par la suite un annexionniste convaincu qui ouvrirait la voie à la domination des Etats-Unis à Cuba au début du XXe siècle. Le brigadier José de Jesús Pérez, l’un des fidèles de Céspedes depuis l’époque du soulèvement de la Demajagua, lui proposa une nouvelle fois de résister par la force à la conspiration. Ce dernier refusa et accepta la décision avec résignation. Il voulait éviter toute lutte fratricide au nom de l’unité du mouvement révolutionnaire[11]. Dans un courrier à son épouse du 21 novembre 1873, il rappela son engagement au service de la liberté de son pays : « J’ai fait ce que je devais faire. Je me suis immolé sur l’autel de ma Patrie, dans le temple de la loi. Le sang ne coulera pas à Cuba à cause de moi. J’ai la conscience tranquille et j’attends le verdict de l’Histoire[12] ».

Cisneros réalisa son ambition et devint alors le nouveau Président. Cette destitution eut des conséquences funestes. Elle brisa l’unité révolutionnaire et ouvrit la voie à l’échec de l’entreprise armée. Miné par les divisions, les régionalismes et les conflits personnels, le mouvement émancipateur initié par Céspedes vacilla, mettant en danger le projet patriotique. Cela se matérialiserait par le Pacte de Zanjón en 1878, scellant une paix sans liberté ni indépendance[13].

Malgré cela, le Père de la Patrie n’avait aucun doute sur la victoire finale de la cause de l’émancipation humaine et de la résolution des Cubains à obtenir leur liberté. Il était convaincu que les chaînes de l’asservissement seraient définitivement brisées :

La Révolution cubaine, maintenant vigoureuse, est immortelle. La République vaincra la Monarchie. Le peuple de Cuba, plein de foi en son destin de liberté et animé par la persévérance inébranlable sur le sentier de l’héroïsme et des sacrifices, sera digne de figurer, maître de son sort, parmi les peuples libres de l’Amérique. Notre slogan invariable est et sera toujours : l’Indépendance ou la mort. Cuba ne doit pas simplement être libre, elle ne peut plus redevenir esclave[14].

Le nouveau pouvoir limita les mouvements de Céspedes et lui refusa notamment un passeport et la possibilité de se rendre aux Etats-Unis pour retrouver sa famille et poursuivre depuis l’étranger son combat pour l’indépendance de Cuba. La Chambre des Représentants et le pouvoir exécutif multiplièrent les bassesses à son égard, lui intimant même l’ordre de lui remettre son courrier privé et l’obligeant à suivre les déplacements du gouvernement. Céspedes émit une vigoureuse protestation : « Telle n’est pas ma volonté. Je souffre dans ma dignité et l’on me prive de mes droits de citoyen[15] ».

Dans un accès de conscience, le nouveau Président Cisneros conjura dans une missive du 28 novembre 1873 la Chambre des Représentants de traiter le Père de la Patrie avec les égards qu’il méritait, de subvenir à ses besoins et de lui offrir la protection nécessaire : « Carlos Manuel de Céspedes n’est pas seulement l’homme qui a cessé d’être Président, mais celui qui a engendré la Révolution en se prononçant ouvertement à Yara ce mémorable 10 octobre 1868. En effet, la personnalité de Carlos Manuel de Céspedes est si liée à la Révolution de Cuba que ce serait une ingratitude de l’abandonner à son sort ». Cisneros souligna l’engagement total et désintéressé de Céspedes pour la cause de la liberté de Cuba : « Il a été le premier à proclamer l’indépendance de Cuba et celui qui a administré le pouvoir pendant cinq ans. Durant cette période, il n’a reçu aucune rémunération pour administrer la République, hormis quelques cadeaux de particuliers, ni les salaires qui lui sont dus pour ses services ». Cisneros insista : il ne fallait « pas abandonner en ces moments extraordinaires l’homme qui ouvre l’histoire politique et indépendante du pays avec son nom », rappelant que celui-ci « s’était levé en armes avec ses propres ressources, défiant une nation qui avait largement les moyens de l’annihiler[16] ».

Le 27 décembre 1873, après maintes humiliations, la Chambre des Représentants décida de libérer Céspedes, lui promettant un passeport qui n’arriverait jamais. Puis, le 23 janvier 1874, abandonné de tous, en compagnie de son fils Carlos Manuel, Céspedes se réfugia à San Lorenzo dans la Sierra Maestra, espérant en vain recevoir son passeport, et passa les ultimes instants de son existence à enseigner la lecture et l’écriture aux enfants de la zone, faisant preuve d’un stoïcisme à toute épreuve. Dans son ultime lettre à son épouse du 17 février 1874, Céspedes fit le vœu « de pardonner à ces hommes qui en vain ont voulu nous humilier, et continuer à coopérer à la sauvegarde de notre Patrie aimée ». Il conclut de la façon suivante : « Que les rancœurs et les vengeances ne pénètrent pas nos cœurs[17] ! ».

Le 27 février 1874, informés de la présence de Céspedes dans la zone, les Espagnols réalisèrent une opération pour le capturer. Arme à la main, Céspedes engagea un combat avec les soldats de l’armée coloniale. Grièvement blessé, il refusa de tomber entre les mains de l’ennemi et se jeta dans un précipice. Manuel Sanguily, colonel de l’Armée de libération, relata les derniers moments de la vie :

Céspedes ne pouvait pas consentir que les Espagnols l’exhibent comme un trophée, pieds et poings liés comme un délinquant, lui, l’incarnation souveraine de la sublime révolte. Il a accepté seul, durant un bref instant, le grand combat de son peuple : il a fait face avec son revolver aux ennemis qui lui faisaient face et, blessé à mort par balle, il est tombé dans un ravin, tel un soleil en flammes qui sombre dans l’abîme[18].

Le Commandant Enrique Collazo Tejada regretta les conjurations ourdies contre Céspedes qui sonnèrent le glas de la Première guerre d’indépendance de Cuba. Selon lui, le Congrès commit une faute politique et morale en révoquant l’Homme du 10 Octobre qui s’avéra fatale :

La destitution de Céspedes est le fait culminant de la Révolution cubaine et le début de nos malheurs. […] L’ambition, le mécontentement et les rancœurs personnelles se sont dissimulés sous le masque de la loi […]. La destitution de Céspedes a été fatale pour la Révolution et elle aurait pu avoir des conséquences encore plus dramatiques, lesquelles ont pu être évitées grâce au caractère, à la sagesse et au patriotisme du Président déchu. […] Quels qu’aient été ses succès comme gouvernant, il y a deux faits qui font son apologie et qui feront toujours de lui le premier des Cubains : le soulèvement de La Demajagua et sa conduite lors de sa destitution. Pour que personne ne manque à sa gloire légitime, l’abandon criminel auquel il a été soumis par l’ingratitude de ses concitoyens, mourant seul, presque aveugle, au sein de la sierra abrupte, l’élève davantage ; le premier des Cubains qui a réussi à donner à son pays et à ses compatriotes patrie et honneur[19].

José Martí, Héros national cubain, rendrait un vibrant hommage à Carlos Manuel de Céspedes. Selon lui, ce dernier ne cessa jamais « d’être l’homme majestueux qui ressent et impose la dignité de la patrie. Il quitte la présidence quand on le lui ordonne et meurt en tirant ses dernières balles contre l’ennemi[20] ».

De son côté, Fidel Castro soulignerait l’importance historique du premier mouvement émancipateur cubain :

Céspedes a symbolisé l’esprit des Cubains de l’époque. Il a symbolisé la dignité et la rébellion d’un peuple – encore hétérogène – qui commençait à naître dans l’histoire […] La décision d’abolir l’esclavage constituait la mesure la plus révolutionnaire, la mesure la plus radicalement révolutionnaire que l’on pouvait prendre dans une société qui était véritablement esclavagiste. Pour cela, ce qui illustre Céspedes n’est pas seulement la décision adoptée, ferme et résolue de prendre les armes, mais également l’acte qui a accompagné cette décision – qui a été le premier acte après la proclamation de l’indépendance – qui a été de libérer ses esclaves[21].

Conclusion

Vénéré comme le « Père de la Patrie », l’avocat Carlos Manuel de Céspedes, en renonçant à ses intérêts de classe et à ses biens personnels, en substituant au bonheur d’une vie familiale les tourments de la guerre, pour l’intérêt supérieur de la nation et le bien-être de tous les Cubains, symbolise l’aspiration à l’émancipation. Il reste dans l’Histoire de l’île comme celui qui lia la liberté de Cuba à l’abolition définitive de l’esclavage. Fidèle jusqu’aux ultimes conséquences à sa devise « l’Indépendance ou la mort », il prit les armes contre l’oppresseur espagnol, sans aucune expérience militaire, dans des conditions d’extrême adversité et mena le combat contre une puissance infiniment supérieure.

Malgré l’ingratitude de ses concitoyens aux responsabilités, l’Homme du 10 octobre 1868 n’exprima jamais de rancœur sur le sort indigne que lui réserva la destinée dans les ultimes instants de son existence. Il mourut fidèle à la ligne de conduite qu’il avait fixé à son peuple, c’est-à-dire armes à la main.

La première guerre d’indépendance s’achèverait le 10 février 1878 par le Pacte de Zanjón, un compromis qui ne contiendrait ni souveraineté ni liberté. Antonio Maceo, symbole de la résistance cubaine, rejetterait cet accord et répondrait par la Protestation de Baraguá le 15 mars 1878 dans laquelle il exprimerait sa détermination à lutter jusqu’au bout pour réaliser l’aspiration de son peuple à l’émancipation. L’échec de la Petite Guerre de 1879-1880 ne briserait pas la volonté des indépendantistes qui lanceraient l’épopée de libération finale en 1895 sous l’égide du héros national José Martí. Après avoir défait l’Espagne en 1898, Cuba tomberait entre les mains de l’impérialisme étasunien et subirait d’une façon ou d’une autre son influence pernicieuse jusqu’au triomphe de la Révolution cubaine de Fidel Castro en 1959.

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris IV-Sorbonne, Salim Lamrani est Maître de conférences à l’Université de La Réunion, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

Son dernier ouvrage s’intitule Fidel Castro, héros des déshérités, Paris, Editions Estrella, 2016. Préface d’Ignacio Ramonet.

Contact : lamranisalim@yahoo.fr ; Salim.Lamrani@univ-reunion.fr

Salim Lamrani

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Carlos Manuel de CESPEDES

[1] Constitución de Guaímaro, 10 de abril de 1869, UNAM. https://archivos.juridicas.unam.mx/www/bjv/libros/6/2525/7.pdf (sitio consultado el 25 de abril de 2019).

[2] Francisco J. Ponte Domínguez, Historia de la Guerra de los Diez Años, La Havane, Academia de Historia de Cuba, 1944, p. 205-210.

[3] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 28.

[4] Francisco J. Ponte Domínguez, Historia de la Guerra de los Diez Años, op. cit., p. 252.

[5] Philip S. Foner, Historia de Cuba y sus relaciones con Estados Unidos, Tomo 2, La Havane, Editorial de Ciencias Sociales, 1973, p. 95.

[6] Víctor Guerrero Apráez, El reconocimiento de la beligerancia, Bogota, Editorial Pontificia Universidad Javeriana, 2017.

[7] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 83.

[8] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 162.

[9] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 113.

[10] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 24.

[11] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 36.

[12] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 38.

[13] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 229.

[14] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 40.

[15] Ibid.

[16] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 89.

[17] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 43.

[18] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 55.

[19] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 56.

[20] Ibid.

[21] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedesop. cit., p. 77.

[22] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 131.

[23] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 74.

[24] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 74.

[25] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 205.

[26] Carlos Manuel de Céspedes, Carlos Manuel de Céspedes, op. cit., p. 213.

A propos de l'auteur

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