La période spéciale à Cuba

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Que désigne-t-on à Cuba  par période spéciale ? Quelles ont été les années les plus difficiles de cette crise économique ? Comment les familles cubaines ont-elles réussi à la surmonter ?

Chaque matin, Mariela quittait à vélo Guanabacoa, son patelin natal, pour se rendre à son travail. Ce qui, durant son adolescence, avait été un jeu devenait maintenant une exigence, étant donné l’absence quasi totale de transports publics. Elle pédalait jusqu’à Regla où elle prenait une embarcation qui traversait la baie de La Havane, chargée de dizaines de personnes — avec leurs bicyclettes — qui, comme Mariela, travaillaient dans les quartiers de La Havane-Centre, du Vedado ou de la Vieille-Havane.

Son alimentation laissait beaucoup à désirer. Son maigre salaire contribuait à peine à l’économie familiale. Elle portait presque tous les jours le même pantalon avec différents tee-shirts ou chemisiers. La nuit, elle supportait mal la chaleur et elle était harcelée par les moustiques, à cause des coupures de courant qui duraient quatre ou cinq heures, pratiquement jusqu’à l’aube.

Mariela était épuisée, accablée de ne pouvoir satisfaire les besoins les plus élémentaires. Toutefois, elle ne perdit jamais ni l’espoir ni la joie de vivre. Comme beaucoup d’autres personnes à Cuba, elle surmonta ces années dures, et aujourd’hui, une fois la crise terminée, elle a relégué dans le passé cette « période » soi-disant « spéciale ».

Le début de la crise

La Période spéciale est un euphémisme employé par la population cubaine pour désigner la terrible crise économique que traversa le pays au début des années 90.

Durant les trente premières années du gouvernement révolutionnaire, les liens étroits avec l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et les pays du camp socialiste firent dépendre largement l’économie cubaine de ces relations. La disparition du mur de Berlin, le démembrement du Comecon et la désagrégation de l’URSS, sans compter les conséquences du blocus financier imposé à Cuba par les Etats-Unis, plongèrent la plus grande île des Antilles dans une des pires crises économiques de son histoire.

Des autobus bondés avec des passagers suspendus aux portes pour arriver à leurs lieux de travail, des milliers de voitures stationnées durant des mois faute de carburant, des files interminables pour obtenir les vivres subventionnées par l’État ou pour acheter des produits moins essentiels à des prix exorbitants, comme un paquet de cigarettes ou une bouteille de rhum : autant d’images de la situation critique que connut Cuba en 1993 et 1994, les  années les plus difficiles de la Période spéciale.

Faire contre mauvaise fortune bon cœur

Comme c’est souvent le cas, les meilleures solutions apparaissent aux moments de crise. Au-delà des légendes populaires à propos de recettes de cuisine très créatives comme « le steak de serpillière » ou « la viande hachée faite à base de feuilles de bananiers », les Cubains devaient trouver les moyens de survivre à tout prix.

Certaines solutions furent apportées par l’État lui-même qui attribua des dizaines de milliers de bicyclettes aux centres de travail pour être distribuées aux employés. Elles envahirent les rues en quelques semaines. Aussi bien hommes que femmes pédalaient chaque jour jusqu’à 22 kilomètres pour se rendre à leur poste de travail.

L’élevage de poulets et de porcs se multiplia dans les appartements, en pleine ville, pour pourvoir aux besoins alimentaires de la famille.

Pendant des mois, les foyers étaient privés d’électricité durant une bonne partie de la journée. On ne parlait plus de « coupures de courant » mais d’« arrivées de courant » pour désigner les quelques heures où il y avait de l’électricité. Lors de ces moments de silence et d’obscurité, les familles montaient au plus haut des immeubles ou se réunissaient au coin d’une rue pour chanter, raconter des histoires, faire des blagues ou jouer aux dominos.

La solidarité se fit sentir : les centres de travail qui garantissaient le transport à leurs employés prenaient au passage d’autres personnes.

Les maisons qui disposaient d’un groupe électrogène de fortune, souvent fabriqué avec des batteries de voitures, accueillaient les voisins du quartier pour voir les informations télévisées ou le feuilleton.

Le goûter des enfants fut tout autre, et le petit déjeuner se composait le plus souvent de pain avec de l’huile et un peu d’eau sucré.

Malgré la crise, le pays destinait les maigres ressources économiques dont il disposait aux secteurs clés tels que  la santé et l’éducation. Aucune école ne fut fermée et les soins médicaux continuèrent d’être assurés dans les hôpitaux.

La Période spéciale fut particulièrement difficile. Elle frappa l’économie non seulement au niveau national, mais aussi  familial. Au vu de la situation, nombreux furent ceux qui reconsidérèrent la possibilité d’avoir  un enfant ou qui abandonnèrent leur profession pour  des occupations plus lucratives. Malgré les souffrances et les carences qu’endurèrent les familles cubaines, les trente années antérieures durant lesquelles l’illusion de l’équité sociale avait conquis des millions de personnes permirent de résister à cette crise.

Rodolfo Romero Reyes

Traduction : Alicia Beneito

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